lundi 2 février 2009

Culturels vampires.


En société nous sommes avenants mais nous restons très occupés. Il vaut mieux donc aller droit au but lorsque vous vous adressez à nous. Si vous semblez décontracté, si vous nous faites croire que vous méconnaissez les postes que l'on occupe mais que vous ne doutez pas de l'influence qu'ils exercent, nous aurons peut-être un temps aimable et concentré à vous offrir. Si vous ne manquez pas d'humour, d'auto-dérision mais surtout de sang-froid, ce qui nous laisse entendre que vous en connaissez un bout et que vous êtes revenu d'à peu près tout, sans rentrer dans les détails... Peut-être connaitriez-vous des stars, comme nous, peut-être même les mêmes, mais ne nous étalons pas trop sur nos carnets d'adresses... Nous n'aurons rien à vous donner concrètement, nous préférons de loin vous découvrir ou que quelqu'un d'autre nous ait parler de vous. Enfin qui sait, nous sommes prêts à entendre vos idées et vos propositions. N'hésitez pas à vous dotez de bonnes références écrites et même de chiffres, ça pourrait asseoir votre position.

Nous sacrifions parfois à la grande gentillesse de certains rendez-vous... Mais il nous serait difficile de répondre aux milliers de projets qui nous sont envoyés chaque jour. Même nos secrétaires ne peuvent répondre à toutes ces sollicitations. En revanche, nous restons très ouverts aux propositions qui pourraient s'associer à notre politique. Oui car nous avons une idée politique sociale très précise, curieuse du quartier qui nous entoure, des inégalité d'accès à la création contemporaine. Nous sommes motivés par le partage des genres et des savoirs. La contemporanéité de l'art tombe bien car elle s'est aussi beaucoup intéressée aux même questions en se régénérant grâce à sa trans-disciplinarité, à sa gratuité, à sa délocalisation. Nous comprenons tout à fait ce que vous voulez dire...Tiens nous avions à peu près la même idée d'ailleurs ou je ne sais plus si c'est quelqu'un autre qui nous en a parlé. C'est intéressant en tout cas. Recontactez-nous.

Parfois, nous dirigeons des grosses machines et nous recevons énormément de subventions mais nous avons comme code d'honneur de ne pas le dire. Ce serait indécent. Souvent, nous sommes issus d'un projet assez radical dont nous essayons de préserver l'esprit mais nous voyons bien que vous en doutez. Il faut dire qu'il est dangereux pour nous et notre statut de se risquer à des noms mystérieux. Nous pouvons y perdre tout la fidélité et l'audimat que nous avons mis du temps à sécuriser. Ainsi il nous est plus évident de faire tourner des objets de confiance, quitte à se laisser naïvement berner par les ersatzs de ces derniers... Pour être plus honnête, c'est moins cher et c'est plus amusant. Nous aussi, on s'y essaie. Il n'y a pas que les artistes qui sont capables de faire de l'art. La preuve : les artistes n'en ont-ils appelé pas à la démocratisation de leur art, voir en sa décélébration totale ? Nous les avons bien vu faire et vous en bénéficierez d'une certaine façon. Allez, partageons le gâteau de la reconnaissance! Nous en avons besoin aussi, toujours à travailler derrière ou pour la diffusion de leur fantasme. L'oeuvre ne devient-elle pas aussi celle de tout le monde, celle que l'on investit de notre regard ?

Cette année en tout cas, nous avons décortiqué toutes les thématiques abordées et invité en conséquence quelques artistes en vue. Le travail de sensibilisation sera plus facile à réaliser. Les classes d'écoles et les maisons de quartier pourront assister aux préparations. Mais nous n'avons pas pu éviter certaines coupes de budget. Sans inquiétude aucune, je pense que notre équipe va vite trouver la possibilité d'utiliser des idées que vous nous avez finalement donné à entendre. Vous nous avez semblé aussi soucieux de cette nécessité de partage. Vous n'en serez donc pas, outre mesure, perturbé. Et, pour ne pas trop vous blesser, nous détournerons un tout petit peu votre concept vers quelque chose de plus simple, de plus festif et éviterons d'utiliser le même titre. Merci à vous et à toutes ces collaborations invisibles.

Sylvain Pack

vendredi 30 janvier 2009

2009 France infréquentable!


Internet, l'entre-nous numérique, nous permet plus que jamais d'inspecter l'information, autant historique que contemporaine. Sa rapidité et sa multiplicité de points de vue ne nous laisse plus le choix d'un canal contrôlé ou de certaines lectures déjà orientées. Notre président l'a bien compris. Il a décidé de s'entourer et de seduire des gens d'obédiences politiques diverses en mettant la main basse sur tous les organes de presse, secteurs d'édition et télévision.



"2009, France infréquentable !" - a-t-on envie de faire savoir aux autres. "Europe, vieille maquerelle protectionniste et auto-centrée !" - a-t-on gardé ces injures trop longtemps secrètes. Ceux qui prennent la parole, hautes sphères, artistes du show-business, du petit écran, ne représentent plus depuis déjà longtemps tous les discours, la colère mais surtout la réalité qui surgissent dans les rues et les villes de nos pays. Comment j'en viens à une telle consternation ? Justement grâce à cette alter-information, correspondant en tout point à la manière dont j'ai essayé de m'instruire. Analysant, remettant en question et désapprenant souvent le contenu de l'enseignement national. Est-il besoin pour cela de rappeler les énormités que l'on fait encore avaler aux futures générations ? Charlemagne, Clovis, Charles Martel, la Gaule, les Francs... bref une lecture de l'histoire contestable qui permettrait d'instaurer une citoyenneté à toute épreuve, à moins que certains professeurs, comme on en trouve heureusement beaucoup, sachent s'approprier et investir les programmes en donnant goût de la connaissance et de l'émancipation intellectuelle.
Certains journaux ont su anticiper l'importance du web et nous permettent ainsi une certaine accessibilité de l'information, tant de blogs et de sites font le relais, prennent du recul, détaillent et vérifient. Une armée gigantesque de journalistes amateurs font ce que beaucoup ont perdu sous les projecteurs et dans l'appât du gain. Ainsi nous savons que la presse nationale ne transmet plus toutes les informations et notamment toutes celles, extrêmement alarmantes, d'abus policiers. A ce jour et depuis l'investiture de Nicolas Sarkozy, je recense un bien trop grand nombre de courriers électroniques décrivant des scènes de violences policières faites sur la population.


Arrestations arbitraires, maltraitances physiques en pleine rue, dans des lieux publics, dans des écoles sont devenus choses courantes que refusent de reléguer la presse. Pour rappel, Abdelakim Ajimi dit "Hakim" a été tué par la police française vendredi 9 mai 2008 à Grasse, à l'âge de 22 ans. Trois policiers l'ont étouffé après qu'il se soit emporté dans une banque alors qu'on lui refusait un retrait. Le 20 Novembre 2008 à Auch la police s'introduit dans une classe, lâche ses chiens, fouille et fait se déshabiller des mineurs. Jeudi 22 Janvier 2009, à Limoges, rue de l'Escluse, le Teddy Bear se voit envahi et attaqué sans raison par les lacrymogènes de la BAC et des SRS, etc, etc, etc (informations toutes vérifiables). Je veux de plus témoigner de faits de répression tout aussi inquiétants, vus dans le métro et dans la rue depuis un an: l'arrestation et l'humiliation systématique dont sont victimes des personnes d'origine maghrebinne ou africaine. L'encerclement et le quadrillage de nombreux quartiers à population étrangère. Violences et agressions faites sur des jeunes entrain de danser, sur des musiciens de fanfare. Prise de stupéfiants et de cocaïne, intimidations et insultes sont les actes de la police dont j'ai pu me rendre témoin. Sachant qu'il existe dans mon entourage de nombreux témoignages similaires, il me faut conclure et imaginer la pire des gangrènes qui est entrain de se répandre et de se reformer, 70 ans après la collaboration française avec le national socialisme.

Sylvain Pack

mercredi 14 janvier 2009

Contre Christophe Honoré, le creux de la vague.


christophe honore

Je viens d'abréger le film "La belle personne" (4 étoiles par Libération, L'express, Télérama...) et Christophe Honoré va me servir idéalement et très injustement de bouc émissaire pour asséner ma hargne et mon dépit quant à la production du cinéma français. Pour commencer rapidement, ce film est évidemment celui d'un très mauvais faussaire. Pour cela aucun besoin d'aller chercher dans les objets de la nouvelle vague pour comprendre l'hommage ou plus simplement la technique de séduction utilisée : refaire du neuf avec du vieux. De séduction d'ailleurs, il est question. Choisissez de jeunes visages lisses et glabres, un peu mélancoliques et malades, réunissez les dans un lycée parisien et secouez mollement, vous obtiendrez l'immonde fainéantise filmique qu'est "la belle personne".

Mais pourquoi donc tant de haine de ma part ? Un regard sur la jeunesse parisienne ne peut-il être source de questions sincères ou d'émerveillements ? Certes mais le gouffre s'installe si vite entre nous et la surface de projections lorsque l'on découvre qu'aucun acteur n'est porté par une quelconque vérité puis enfin, fatalement, lorsque l'on décèle la fragilité du propos : les conflits sentimentaux que provoque une jeune lolita débarquée fraîchement dans l'école. Là aussi n'y aurait-il pas encore matière à vivre un dilemme oedipien, à participer à l'érotisme complexe de cette belle traumatisée ? Non, Christophe Honoré semble plutôt s'être inspiré directement des sitcoms de télévision pour illustrer ses passions secrètes. En passant par la "cafète" (le bar avec la gentille tenancière vieille et moche et confidente), le quiproquo de la lettre d'amour qui tombe de la poche, le prof qui sort avec ses élèves, les jalousies ... on aura vite compris que le réalisateur en pince pour ces belles gens mais faut-il tristement aussi reconnaître qu'il est nulle part question d'intelligence, d'intelligence du coeur, d'intelligence de l'esprit, d'intelligence de quoi que ce soit. Tous ces privilégiés, déprimés par la grisaille et l'ennui, se désirent dans une consternante sècheresse d'âme. Le tout est à coller dans la vitrine pathétique et nostalgique (néanmoins calculatrice) du cinéma français au côté d'"Amélie Poulain" et d'autres attrape-nigauds touristiques.


christophe honore

Passons enfin à la production cinématographique bleu-blanc-rouge, ultra réservée, tout à fait à l'image de cette petite caste parisienne tout juste déboîtée. Voilà peut-être 20 ans, peut-être 30 ans que le cinéma français s'auto-congratule et se définit comme la plus belle des familles (souvent entendue aux cérémonies des Césars). Une famille, c'est sûr qu'il s'agit bien de cela : un Famille qui a du Travail et qui a une Patrie... bref une grande famille qui protège son territoire et se dispute les sujets les plus mièvres et les réalisateurs les moins controversés. J'ai bien envie de vous réciter une liste d'acteurs vus et revus, qui bénéficient de toute notre crédulité mais je crains qu'elle ne soit trop longue pour votre attention. J'observerais donc plutôt la chape qu'a créé insidieusement cette tribu en rendant niais, flou et morne le cinéma français à l'étranger. C'est vrai qu'il y a de quoi rougir face à notre passé et surtout devant l'ingéniosité créatrice et la réactivité politique de tant d'autres pays. La France a assis sur ses origines intellectuelles et artistiques, un lot d'imposteurs et de nantis qui ne veulent en aucun cas perdre leur place, qui écrase toute une génération d'artistes intrépides et généreux pour préserver leur gagne pain, à moins qu'ils n'aient déjà appris à étouffer ces même poussins dans leur coquille. Des écoles d'art et de cinéma jusqu'aux agences de casting et de production, le souci est à la propreté de l'image et au consensus de sens. Il serait totalement naïf pour croire qu'un film produit aujourd'hui en France a sa liberté de parole ou ne nous faudrait-il pas un peu plus de conscience pour boycotter cette soupe ininterrompue et faire une supplique en faveur de productions autonomes sans grand renfort de publicité ?

Sylvain Pack

dimanche 11 janvier 2009

Pour Pascale Servoz-Gavin, la bascule de pièces encodées.



Pascale Servoz-Gavin a saisi le rapport qui se trame entre la danse et l'image filmé, ce qui fait d'elle à ma connaissance la plus inventive et la plus inspirée des réalisateurs de danse-vidéos. Sa supériorité filmique ne lui vient en aucun cas d'une élégance claire, d'une transmission ou d'un respect systématique du travail physique de la danse. Ce qui la distingue de toute évidence est la singularité totale d'un langage factuel, d'un témoignage excessivement intime du corps en mouvement. Ce témoignage ne s'encombre d'aucun code de cadrage labelisé, ingéré par le cinéma, la télévision ou la vidéo d'artistes. Le bien tenu, la steadycam, la caméra planante, toujours en vue de s'associer au regard du spectateur (malgré certains qui s'en défendent) restent preuves d'un bon goût, d'un encore bien pensant promulgué et maintenu par ce dernier art encore très circonstancié qu'est le cinéma. Ne renions pas cependant à l'image filmé tout son lot d'expérimentations formelles. Hans Richter, Luis Bunuel, Andy Warhol, Guy Debord, Bill Viola, pour ne citer que les plus célèbres, ont tenté d'interroger le support filmique et ses limites pour des raisons toutes différentes mais elles s'inscrivent toutes dans leur parcours et leur processus personnel, ésotérique en quelque sorte, faisant corps avec l'ensemble de leur poétique. Leur style n'est pas obligatoirement la quête première et il surprend d'autant plus lorsqu'il s'affirme, jaillissant, évident soudain pour le public qui reconnaît et redécouvre toujours son auteur, en recherche d'une oeuvre, d'un ouvrage, dans le futur de sa trace, partitionnant sa propre réalité.



Avec 4 films à peine Pascale Servoz-Gavin signe déjà les tableaux animés d'une éblouissante beauté. Chacun d'une facture complexe et impliquée, tel que le sens d'un montage raisonné serait difficilement avouable, il nous emporte dans une danse pour la gloire, c'est à dire pour rien au monde saisissable et pourtant aussi proche que pourrait nous être un ami. A travers des performances d'artistes, comme elle, offerts au "sacrifice d'un dieu sans visage", lui soumettant toute leur animalité et toutes leurs pulsions géométriques, l'auteur retire du tamis le plus vital, tisse le plus précieux et le plus décousu, méditant plusieurs mois sur chaque fragment, portant aux nues maladresse, incongruité.


Jeune comédienne virtuose, programmatrice de vidéos expérimentales au Louvre, régisseur chez Gaspard Noé puis graveuse et ingénieur lumière, elle aura su multiplier ses expériences sans jamais s'y arrêter et en retirer une entière désinvolture dédiée au plus fragile : la jeunesse, la rue, la danse... Avec "Daydream", "Animalite", "Tango dans l'eau", "Ozland", 4 films à peine, Pascale Servoz-Gavin nous livre déjà les clés d'un orfèvre trismégiste qui n'aurait ni serrure, ni porte à nous proposer, et qui pourtant s'appliquerait à nous envoûter par la bascule de ses pièces encodées, à nous emmener dans quelque paradis retrouvé par leur utilisation incompréhensible.

Sylvain Pack

lundi 5 janvier 2009

La police du monde libre à Gaza.



Vaut mieux le capitalisme que la dictature vous diront de nombreuses victimes torturées par des régimes fascisants en tout genre.
Cet argument même ne tiendrait aucunement pour justifier l'offensive guerrière réalisée par l'armée d'Israël dans la bande de Gaza. "Le monde libre", ce monde bien-pensant qui est sensé nous représenter n'agit qu'après, faiblement, comme complice et conscient de cet irréparable. Seul le peuple s'agite et manifeste sa colère. Loin derrière eux les hommes du monde libre regardent avec peine le drame mais peut-être se sentent-ils enfin soulagés, laissant se faire la punition qui servirait enfin d'exemple à l'Islam, ce monde religieux. Les hommes d'influences sont tous responsables face à l'impunité du crime et face à sa prévision. Ils consentent, malgré eux pour certains, à cette idée de correction et signent là une erreur historique et humaine. Comment les palestiniens pourront-ils pardonner le crime aveugle et horrifique fait dans l'optique de les écraser et de les détruire ?

Sylvain Pack

dimanche 4 janvier 2009

Le théâtre comme exercice de contre-pouvoir.


Le théâtre, le lieu-dit du théâtre est un espace de formulation et de communication tout à fait particulier. Descendant des amphithéâtres et des roulottes, il porte encore en lui les paroles d'êtres extrêmement divers et singuliers, poètes bien sûr, tragédiens, révoltés, anarchistes, moqueurs, comiques et autres cyniques. Je n'irai pas jusqu'à dire que tous les écrivains ou metteurs en scène de théâtre étaient des héros de la contestation mais il va sans dire que l'histoire des arts a plus retenu les intrépides et les rebelles que les valets de l'ordre établi. On peut imaginer à cela bien des raisons.

theatre resistance
Le théâtre tel qu'il s'est développé et qu'il a voulu être préservé à grande peine, est un art non sectaire. Plusieurs castes sociales peuvent y assister de manière séparée ou confondue mais le théâtre ne privilège apparemment aucune d'entre elles. Le choix du langage ne créé là aucune séparation car le spectacle, la mise en mouvement et le décor, nous réunit sous un même enchantement, sous un même charme. La poésie la plus hermétique peut totalement cacher son sens à la majorité de ses spectateurs mais elle peut en réunir le plus grand nombre par sa musicalité. Ainsi et un peu différemment ai-je pu être fasciné par les dialogues entre Pier Paolo Pasolini et les représentants de couches populaires minorées dans son reportage "Comizi d'amore". A aucun moment Pier Paolo Pasolini n'a besoin de simuler un autre langage que le sien, c'est à dire une langue complexe et redoutable, nourrie de philosophie contemporaine et de sciences humaines pour rentrer dans un contact intime avec ses interlocuteurs. Que le poète Ungaretti, très âgé et encore taquin sur une chaise de plage, lui réponde avec tendresse sur les aléas de sa vie sexuelle, ou que de jeunes calabraises puissent confier à la caméra leur manque d'autonomie affective dans une région reculée et machiste, on ne distingue chez l'auteur aucune démagogie langagière, aucune préférence quant à l'importance de la parole.


pasolini


De la même manière le théâtre étend son spectre autant vers les gens de condition précaire que vers la bourgeoisie, autant vers la tyrannie que ses esclaves. Vous viennent alors en tête, des auteurs phares ou groupes qui, chacun dans leur parcours unique se sont passionnés pour cette contradiction, voire ces batailles, Shakespeare, le Living Theater, Molière, Bertolt Brecht, Samuel Beckett, Garcia Lorca... Les premières polémiques du festival d'Avignon n'y étaient pas étrangères. En effet là où les pièces de répertoire s'installaient dans de confortables acquis, Jean Vilar ne voulait plus être. Et c'est surtout dans cette réaction politique, liée donc aux affaires de la cité, qu'il a voulu remettre le théâtre en jeu, face à son public d'origine (un public hétéroclite), dans des espaces plus exposés, plus extérieurs. Que de nombreux auteurs contemporains ne l'aient pas suivi est plutôt dommage mais ils n'ont en rien empêché le développement international de ce projet hors-norme. Il y avait surtout là le signe persistant d'un doute quant à l'autorité du pouvoir et Jean Vilar n'hésitait pas à insister sur ce point à chacun de ses interviews.
Ce rappel de sens a grandement influencé les arts vivants européens et il est aujourd'hui évident qu'on trouve à cet endroit de confluences d'héritages une véritable confusion. Les uns en retiennent le pluri-disciplinaire, l'art contextuel, les autres un théâtre indépendant et populaire. Les structures nationales et les institutions sont à l'affût du choc et du sensationnel. Bref l'affaire de fond, enfin celle qui m'intéresse ici, s'est partiellement disloquée. Alors qu'entend-on par contre-pouvoir ?

Contre le pouvoir, qui abuse de son autorité et qui met à genoux ceux qu'il matte, il y a bien des réactions et des révolutions. La révolte est rarement univoque. Sans doute l'énergie du contre-pouvoir est à rechercher dans la revendication de l'être pluriel, dans la possibilité d'être différent et de se comporter différemment. Cette hétérogénéité est justement la marque du théâtre. Si le pouvoir est souvent pyramidal, le théâtre est plutôt anarchique. Tantôt, basse-cour ouverte et sans siège où tout public se mêle, tantôt paradis réactif et piailleur, cellules de privilèges pensant, tantôt miroir exact et dangereux, tantôt vraie démocratie ou forum public... le théâtre ne se laisse jamais prendre par la définition. La preuve encore aujourd'hui où la majorité des salles est redessinée par l'afflux des spectacles trans-genres où l'espace du public est décidé en fonction de la proposition scénique. Et dans la perspective de cette souplesse de mise en scène, de débordement vers le spectateur se rejoue l'origine sémantique du théâtre. Ce mot est encore et toujours questionné puisqu'il s'agit originellement de l'espace où se situe le spectateur; d'où il peut évoluer, d'où ses divergences de compréhension et d'acceptation fondent sa propre société. Si l'abus de pouvoir est majoritairement l'effet d'un petit groupe et d'un seul despote, le théâtre est décidément, comme son envers, le lieu de sa contestation.



Sylvain Pack

jeudi 1 janvier 2009

Mascarade de voeux.




J'avais jusque là dans l'idée de me retenir, d'être indirect, de chercher avec d'autres figures, de penser des futurs, des perspectives mais malheureusement pour moi, je suis tombé sur les voeux présidentiels de 2009 que j'ai heureusement coupé en cours de visionnage... Il est maintenant très difficile de savoir où s'arrête notre niveau d'acceptation personnelle en terme d'information médiatique et de pollution visuelle.

Suite à ces quelques minutes de manipulation et à ce dernier siècle qui a vu partout se développer les systèmes les plus perfectionnés en matière de propagande, nous pouvons très clairement relever les signes effrayants de l'ironie et du mensonge dans le discours du chef de l'état français, Nicolas Sarkozy. Que le président ait écrit ou non ce texte est déjà un premier triste doute. Que sa construction et sa rédaction soit emplie d'erreurs de vocabulaire est autrement plus grave. Je précise aussi rapidement ce que j'entends par vocabulaire. Utiliser le mot "vérité" à la place d'"idée" ou d'"opinion" est une erreur de vocabulaire dont les conséquences sont bien plus dramatiques que des oublis de liaison ou de méconnaissances syntaxiques. En effet, Nicolas Sarkozy semble à plusieurs reprises nous faire entendre qu'il nous a dit la vérité. Comment ne pas douter de son insistance langagière lorsqu'on réalise qu'il est entrain de lire un prompteur comme un robot et que cette exercice d'interprétation commence à l'ennuyer ? Le mauvais acteur qu'il devient tente alors quelques changements de ton et de rythme faisant sombrer le contenu de sa fragile diatribe dans un fabliau moraliste pour enfants récalcitrants.
En gros, participons à "l'effort de guerre"! Les 26 milliards d'euros venus d'une planète inconnue ne suffiront pas à rendre toutes les nouvelles banques heureuses. Au travail, tous ensemble! M. Nicolas Sarkozy a réussi, lui, et c'est ce qui nous invite à faire: comme lui. S'engager sur tous les fronts, redonner une image de la France entrepreneuse et influente. Voilà le signe déplorable de l'action politique que cet homme mène depuis le début de sa carrière : son obsession de l'image et de l'apparence. Pourquoi les français ne s'en sont-ils pas rendus compte plus tôt ? Etions-nous tous déjà trop vieux, inaptes à entrevoir la modernité des techniques manipulatoires ?

Nicolas Sarkozy mène sa carrière et ses intérêts en vertu de l'audimat et de la séduction. C'était déjà sa plus vive passion. Obsédé de télévision, contrit de complexes et de frustrations, il n'avait plus qu'à se venger du regard qu'on portait sur lui. Car voilà enfin l'idée simple et évidente que je vous soumets par le biais de cette réaction critique. Cette pathologie n'est-elle pas, plus encore qu'autrefois, fulgurante et dévastatrice ?
Mais il faut, avant un quelconque consentement, vous exposer les effets de ce Mal. Quant aux origines, elles demanderaient je pense une plus longue analyse. Avoir peur du regard des autres, ce trouble récurrent de notre fin de civilisation, serait en effet complexe à délier sur une aussi vaste période que représentent les fondements de l'empire occidental mais il pourrait être fort judicieux d'ouvrir ce dossier "psycho-logique" à la lueur de l'histoire de l'art et des images puis inévitablement celle de la politique.



La peur du regard des autres entraîne le travestissement et la représentation. Celles-ci peuvent être les sources d'intenses plaisirs et de nombreuses productions artistiques. Mais l'art et la politique ne font pas toujours bon ménage, surtout lorsqu'ils ignorent l'un de l'autre les motivations les plus enfouies en leurs sujets. Notre histoire récente auraient préféré qu'Hitler reste peintre. Quant à moi, je connais quelques artistes qui ont la sagesse de ne pas s'immiscer dans le terrain de la politique, se doutant du danger qu'il pourrait faire courir à leur voisin. Autant l'artiste que l'homme politique gagne à travailler sur lui, sur ce qu'il est pour lui-même. Il peut comprendre alors que le psychisme se nourrit d'interactions entre bien-être social et épanouissement de l'expression des facultés individuelles.

Vouloir être n'est pas être. Chercher à incarner une figure historique ou une personnalité brillante et valeureuse est le cheminement pénible que Nicolas Sarkozy aurait dû nous éviter, surtout lorsque l'on représente une population et que l'on se retrouve face à un aussi grand désaveu social.

Sylvain Pack

mercredi 17 décembre 2008

Pour Gianni Motti, Francis Alÿs et Santiago Sierra même.

3 artistes que je distingue depuis plusieurs années pour une première raison : la possibilité de connaître leur pratique artistique sans la nécessité de la voir et donc l'extraordinaire vitalité et pluralité dont elle se dote au moment de sa transmission.

Performances, actions, interventions sont les moyens d'expression que ces artistes peuvent utiliser et étirer jusque, parfois et par exemple, des sculptures abstraites, des drames sociaux ou encore jusqu'à des conséquences politiques réelles. Aussi je crois qu'il n'y a pas vraiment de limite en ce qui concerne la définition de ces activités ou plutôt qu'il pourrait s'agir au contraire d'un travail de résistance de ces limites même.


8-Foot Line Tattooed on Six Remunerated People semble être une bonne introduction à ces problématiques : Que définit l'art et son milieu ? Comment les artistes s'en détachent et en ont-ils encore vraiment cure ? Cette action de l'artiste espagnol Santiago Sierra, réalisée à Mexico en 1999, consistait à proposer à six personnes la somme de 50 $ contre le tatouage d'une ligne sur le dos, qui, les unes à côté des autres, mesure 250 cm. Le titre de la pièce redéfinit et réobjectivise cette même action.
Reste le titre, la photographie, ou le témoignage, voire uniquement le scandale, ironie et réalité de la proposition, comme moyen de mémoriser l'art. Et encore... n'y-a-t-il pas aussi dans le geste de Santiago Sierra un fort doute posé sur ce qui fait art ?
Les lignes, les surfaces désertes, les carrés métalliques... bref l'engagement radical qu'avait investi l'art minimal ou l'art conceptuel sur la perception du réel et son architecture, bien vite récupéré par les préoccupations "contemplatives" de tous nos designers et autres publicitaires, ne se retrouve-t-il pas ici remis en jeu avec une telle virulence qu'il semble ne plus pouvoir supporter l'idée de l'art même ? L'art, devenu ce luxe absolu d'un occident mondialisé. L'art minimal, l'un des courants esthétiques les plus influents de notre début de siècle, devenant, ici par cette performance, un impossible cache-misère.

S'il pourrait y avoir aussi dans les gestes de Gianni Motti une forme de dépréciation de l'art ou une sorte d'indifférence à son égard, ne nous y trompons pas, il s'agit d'une urgence, d'une nécessité, peut-être même d'un cri. Le milieu de l'art est venu reconnaître les gestes de Gianni Motti et les a indentifié en tant qu'oeuvres. Mais dès que Gianni Motti s'est revendiqué en auteur des séismes survenus aux Etats-Unis par le biais des médias, il avait décidé d'agir par les voix de la communication contemporaine et savait qu'il proposerait aussi un décloisonnement de la définition de l'artiste et de ses pratiques. Cela se vérifie nettement lorsqu'il prend la place d'un représentant de l'Indonésie lors d'une conférence de l'ONU pour défendre le temps de parole et les possibilités réduites de l'expression des minorités. Il sort là complètement du champ de l'art officiel et pourtant, nous tous, êtres capables de créativité, de réactivité, pouvons y reconnaître un art de faire, pouvons nous sentir invités par cette courageuse désinvolture à nous emparer du monde réel et à en faire usage.




La définition de l'art se déplaçait déjà au XXème siècle, sous les provocations et les coups de butoir de Marcel Duchamp bien sûr, et pas qu'à cause de lui. Aujourd'hui ce gros monstre a été pulvérisé et s'est partout dissout. Commissaires et critiques peuvent bien brandir des étendards formalistes, l'art n'appartient plus aux spécialistes. Gianni Motti, comme tous les plus grands, nous donne les clés et le véhicule avec... "Un enfant peut faire la même chose" - a-t-on souvent entendu au musée, tant mieux ! Nous aussi !


Francis Alys, quant à lui, architecte de formation, s'est installé comme observateur de la ville. Pas l'une des moindre puisqu'il choisit Mexico City, sans doute la mégalopole la plus vaste et la plus violente de cette planète en ce début de XXIème siècle. Pour ce, l'un de ses premiers gestes sera de faire disparaître son statut d'artiste et de revendiquer aussitôt celui d'un citoyen du monde dans le corps d'un touriste.


Ses faits les plus reconnus ont tout de suite existé de manière oral même s'il s'est très vite attaché à la préparation ou à la prolongation de ces actions au moyen de pratiques plus répertoriables telle la peinture, l'installation ou la vidéo. Ainsi a-t-on pu vite entendre les histoires de ce flâneur provocant qui s'est baladé dans les rues de Mexico, un revolver à la main, jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose, en l'occurrence son arrestation. D'autres errances faites, un énorme cube de glace à pousser jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, des souliers aimants qui attirent à eux toute la micro ferraille des rues, ralentissant ainsi la silhouette filante, un pot de peinture percé dessinant au sol une fine trace qui permet autant de se perdre que de rebrousser chemin lorsqu'il n'y a plus une goutte... enfin des oeuvres collectives à peine croyables rassemblant des milliers de travailleurs, alignés, déplaçant de 100m une dune à la pelle (mouvement naturel que provoque le vent sur toute une année).

Sylvain Pack

samedi 13 décembre 2008

Contre Clint Eastwood, le juste.



Voilà assez longtemps que la respectabilité cinématographique de Clint Eastwood me confond. Chacun des films que j'ai vu de cet auteur m'ont surpris par leur conformisme et leur propreté, souvent par l'absence de leur discernement. "L'échange", son dernier film qui vient de sortir en France, remportant toujours autant d'estime et d'admiration, confirme en tout point ma répulsion quant à ce regard porté sur le monde.



Clint Eastwood traite de nouveau dans "L'échange" d'un sujet d'une grande affliction universelle, le même qui sert souvent à justifier la peine de mort : l'assassinat et la maltraitance d'enfants. Evidemment ça ne rate pas, le film se dirige lentement et sûrement vers la punition qui nous rassure, nous les spectateurs bien énervés par les images flous d'un ranch sordide et sanglant (conforme à un film d'horreur banal et effrayant): la mort par pendaison du serial-killer, un méchant débile qui mérite l'enfer comme hurle à plusieurs reprises la gentille et belle héroïne qui a subit les pires traumatismes pendant plus de deux heures.
Je ressors épuisé, chargé de tous les miasmes bien-pensants et vengeurs du cinéaste protestant. Ah oui, j'oubliais... heureusement un pasteur d'un courage sans faille, combattant toutes les irrégularités et les infractions de la police, a permis avec ses amis d'une grande loyauté et d'une grande rigidité de rétablir enfin le bon ordre. Conclusion: la fin justifie les moyens. Mais il y a un problème : en cours je suis devenu le réceptacle de la hargne (ou de la blessure) de ce monsieur Eastwood. Devenir cobaye pourquoi pas s'il y a la possibilité d'une prise de conscience mais il me faut absolument manifester contre cette dernière, quand bien même elle aurait été réfléchi : un monde coupé en deux ?... Un péché qui nous sépare, qui fonde la justice ?... Aucune compassion possible. Je lui oppose aussi vite le sublime, le rapide et cinglant "Monsieur Verdoux" de Charles Chaplin réalisé il y a 60 ans.



Criminel endurci et élégant, Monsieur Verdoux est l'objet de toutes les attentions burlesques de Charles Chaplin, de ses manières de séduire jusqu'à ses obsessions mercantiles mais surtout et aussi dans son intelligence tactique de meurtrier. A une époque où l'extraordinaire génie de Chaplin avait à combattre les foudres du maccartysme, la scène du procès final est encore à couper le souffle du tout républicain. Monsieur Verdoux, criminel français, conscient d'avoir séduit et tué une dizaine de veuves pour subvenir aux moyens de sa femme invalide, trouve à dire à sa décharge que son emploi du temps mérite effectivement une condamnation judiciaire mais que ses forfaits feraient figures d'amateurisme en comparaison de la gigantesque boucherie guerrière affichée et organisée par les états du monde non-concerté.

Il y a là pour moi une étrange pertinence face à la lourde main de Clint Eastwood, vieil ami de Charlton Heston, ancien soutien de Richard Nixon, de Ronald Reagan et de Georges Bush, considérés enfin et de plus en plus comme des criminels de guerre avérés. Tout ce que rate Clint Eastwood dans ce film, du haut de ses idées, est de s'intéresser aux différentes caractéristiques et pathologies de l'être humain. Ainsi, comme certains réalisateurs hollywoodiens, il évite sciemment de trop s'approcher du cas du serial-killer et préfère se passionner comme un voyeur morbide, pour la souffrance et le chemin de croix de ses victimes. Sujet de consentements faciles, d'opinions manipulables à satiété.

Sylvain Pack.

jeudi 11 décembre 2008

Pour Etienne Farret, micro et macro-vie.

Il y a dans l'oeuvre d'Etienne Farret et pour ceux qui ont eu l'opportunité de la rencontrer une telle radicalité d'engagement d'auteur qu'elle peut laisser un souvenir violent et insistant. Quelques mots sur son travail circulent sur la toile, peu de photos, plus aucune exposition. Qu'est devenu cet artiste ? Qui montre son travail ?



Soit, l'un de ses axes de recherche consistait déjà en une investigation secrète et personnelle, l'art comme un domaine du réel et de l'imaginaire confondu à explorer non pas dans la démonstration, ni dans l'exposition de ce cheminement mais dans l'expérience vivante, entière. Dialogue avec les ancêtres, visite à la Peur, l'artiste enfant vole et joue plus que sérieusement. Sa première et dernière exposition aurait dû se dérouler, selon son désir, sur Le causse Méjean, info line pour invités choisis : des sculptures enterrées dans un chaos granitique. Une seule exposition hermétique, intimiste et sectaire. Le travail d'Etienne Farret est tout sauf politiquement correct. En attendant le grand air post-apocalyptique, il réalise deux "grottes" dans lesquels il convie quelques artistes de la scène techno parisienne, et d'autres curieux de l'underground niçois. Il fait frémir le corps professoral de la Villa Arson et les renvoie à leur incompréhension en filant montrer son oeuvre déjà très avancé au Canada. A ce moment il clôt un cycle d'une recherche de 10 ans intitulée "Bosnia", figurines customisées, images et installations micro-machines ainsi qu'une immense somme calligraphique et poétique puisant autant dans le gansta-rap, l'héroïc-fantasy que le proto-langage.



Comme l'argile et les émaux pour les céramistes, les jouets et les fournitures de bureau font la matière du sculpteur. La violence survient aussi rapidement que cela. Etienne Farret voit que la majorité de sa matière induit la guerre et la sexualité. Tous les jouets font de nous d'évidents futurs consommateurs, consommateurs de plaisir et de vengeance. Terreaux parfaits des grands seigneurs de notre monde. Là, Etienne Farret dépasse l'évidente critique de notre époque et la restitue dans une atemporalité mythique. Ne voyant aucun changement mais que les réminiscences de notre création, il modèle scènes et postures archétypales dans une sauvagerie et une déliquescence propre à tous les scénarios cyber-punk : la figure d'un veilleur enfoui sous des tas d'armes et de poubelles, un centaure dans un costume de l'armée nazie, un passeur dans une piscine de boue, des débris de droïdes femelles dans un vaisseau en ruine... Ces agencements fragiles sont l'aboutissement de plusieurs interventions et transformations, utilisation du tippex, de la laque, du feutre, du scotch... plusieurs éléments qu'il met à l'épreuve du climat, terre, pluie, soleil, dans la recherche de différentes patines. Processus qu'il emploie aussi en dessin, en vidéo et en photographie.

Aussi précises et moins prolixes, ses interventions s'accordent et se condensent maintenant. A mettre aux côtés de Michel Blazy ou Céleste Boursier-Mougenot, incluant le végétal ou l'animal à ses procédés sculpturaux, Etienne Farret voit des "paysages préparés" s'entretenir et se modifier au rythme d'un temps précieux, tombant et stable, à la lumière de son atelier mais toujours à l'ombre du public.

Sylvain Pack

lundi 8 décembre 2008

Le legs des vieux mourants.

Dans l’effort de distance et dans la crainte d’une anticipation dictatoriale d’un état-monde, on peut imaginer un réseau d’humains ayant refusé le rêve scientifique et démiurgique de l’éternité. Une communauté pluri-ethnique et pluri-philosophique qui sait qu’elle n’a pas les moyens ou qu’elle ne veut pas retrouver son corps ou sa mémoire individuelle ressuscités dans un éventuel futur de l’humanité. Serait-elle régressive ou négative n’est pas la question de cette courte investigation. D’ailleurs il ne s’agirait même pas d’une décision concertée et organisée, ni d’un programme, ni d’un manifeste ayant comme recours à la diffusion de ses arguments écoles, colloques et séminaires.

Ces vivants auraient cependant pour but une transmission désintéressée, hors de toute spéculation, fondée sur des systèmes d’inviolabilité, de protection contre toute récupération autoritaire. Ces systèmes ont d’ailleurs sans doute déjà existé et sont aujourd’hui difficiles à décoder. A l’aide du récit, de la poésie, de l’art en général, ils ont permis de nous préserver de la dégradation des consciences aux heures sombres de l’histoire. Aujourd’hui où la majorité de la planète a été remise dans les mains d’hommes d’affaire qui se cachent et ne donnent aucun signe d’amélioration pacifique et sociétale, il serait sage de penser à l’avenir des enfants, de leurs enfants, et ce qu’il leur a été transmis. Le spectacle orchestré par les seigneurs de la guerre économique est l’un des plus grands écrans de propagande et de désinformation jamais conçue, dont les conséquences désirées sont l’amnésie du peuple et sa docilité à rentrer dans des critères de rentabilité dont ils ne seront jamais les bénéficiaires. La liberté d’opinion et la circulation de la contre-information, pareil aux parodies ou aux traditions orales anciennes, rejaillissent pourtant, foisonnantes sous de multiples formes cognitives et numériques, « streamés », « remixées », « piratées » dans la sphère de l’internet. Et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles les multinationales investissent tant de leur argent à vouloir imposer leurs propres règles de marché dans cet outil de communication afin de contraindre leur utilisateur à rester dans l'ignorance. Je crois que l’opérateur Google a joué un rôle conquérant et essentiel lors de cette bataille. Trouvant le moyen de s’imposer dans le marché réel de l’économie et d’en faire profiter ses employés de manière nouvelle, l’entreprise et le leader de son secteur, Google, a réussi à imposer au monde son propre mode de fonctionnement, équilibre étrange entre la libre circulation d’informations et la publicité ainsi que la location de certains de ses services en constante recherche d’amélioration technique. Cet organisme devient malgré lui un acteur moral incontournable. Il fait donc l’objet de polémiques complexes et difficilement cernables. Ainsi est-on en bon droit de douter de la sérénité de ses relations avec les états et notamment leurs services de renseignement. Il est effectivement normal de s’offusquer de la censure dirigée par le gouvernement chinois surtout lors des émeutes de Lhassa avant les jeux Olympiques dont le monde entier devine l’ampleur des enjeux économiques (et dont il ne profitera toujours pas). Aussi est-il normal de se réjouir et de s’interroger sur la mise à disposition des bibliothèques nationales.


Même s’il est le plus puissant économiquement, Google n’est pas le seul opérateur. De nombreux autres web-samouraïs s’emploient à continuer l’œuvre des pionners dans la défense de libertés citoyennes et la propagation sans profit des canaux d’informations appelés « le libre ». Mais il me faut reconnaître ici à quel point j’ai digressé de mon introduction. Ces combattants du libre seraient-ils eux même membres de cette communauté invisible refusant toute expérience de résurrection programmée, éloignée de toute tentative de réactivation de mémoire individuelle ? Rien n’est moins sûr.
Je regarde alors le cheminement oblique de ma pensée. Je commence mon texte en appelant à une idée de lutte et de refus. Je me méfie onthologiquement de la commercialisation de ce rêve et je dérive. En regardant par la négative à qui profite le « crime », habitué à avoir été la proie de manipulations éducatives et scolaires, j’utilise un mode de pensée paranoïaque afin de mettre au clair ma compréhension des nouveaux moyens de connaissance et de leurs transmissions. J’y reviens maintenant avec un autre regard, plus vigoureux, plus troublé aussi par l’échauffement de ma pensée :

La mort est une porte préparée par chacune de nos vies, inexorablement. Qui la craint le plus si ce n’est ceux qui sentent ne pas avoir eu le temps de se réaliser ? Ceux-la évidemment ressentiraient-ils plus le besoin de prolonger leur temps sur terre ? Ou peut-être sommes-nous déjà conditionnés depuis longtemps par la conscience de devoir mourir et regretterons-nous plus tard cette étape comme du cadeau le plus précieux que la vie nous offrait dans son accomplissement et sa raison ? Il y aurait déjà, dans cette prospection du futur, une nostalgie de la mort, des regrets à venir de quitter le concept d’œuvre, de chose conçue et achevée, qui se livre avec ou sans clé, tandis que s’ouvriraient aux éternels cyborgs que nous serions devenus, l’apaisement de l’infini et maints pouvoirs que nous attribuions tantôt aux dieux...


Jeté dans l’équivoque de ces questions, je me souviens du legs des vieux mourants. Eux qui avaient décidé de se soumettre au soleil et à la lune. Eux qui se faisaient accompagnés par leurs enfants en haut des montagnes lorsqu’ils sentaient leur fin venir, ils allaient cueillir les derniers fruits, l’air, le vent, le feu et confiaient à leur descendance ce qu’il leur était le plus cher.

Sylvain Pack

lundi 1 décembre 2008

Prison pour les enfants, une leçon d'incivilité.


Il y a beaucoup de choses à dire d’une société qui décide d’élaborer un système pénal pour des êtres humains âgés de 12 ans.

Comment commencer alors que je n’ai qu’une connaissance instinctive de la justice ou de l’histoire des mœurs ?… Voilà tant d’années que nos plus grands penseurs décrivent ce processus d’auto-censure, de castrations, de paranoïa sécuritaire dans lequel nous sommes aujourd’hui pleinement embarqués. La somme critique et analytique est considérable, chez Foucault, Debord, Chomsky pour ne citer que les plus influents.

Penser qu’un enfant, puisqu’à 12 ans l’être biologique est un enfant (son expérience de la vie reste de douze années), doit être enfermé pour empêcher de nuire est non seulement une mesure irresponsable sur sa progéniture, mais surtout une menace sur son futur développement. Avoir peur de sa jeunesse, vouloir la dominer est déjà la preuve de l’échec de ses aînés. Il n’y a évidemment pas à discuter de la manière plus ou moins thérapeutique avec laquelle sera fait ce nouveau traitement, le but reste le même, déguisé sous de multiples décisions moralistes et nécessaires à notre bien-être : optimiser les moyens de contrôle exercés sur la population. Notre président actuel, un acteur tout aussi et différemment vulgaire que d’autres pantins européens à la solde de l’économie planétaire, pourrait être un agent de la CIA ou un socialiste convaincu de sa mission d’égalité des chances qu’il restera toujours coupable aux yeux de l’histoire et de son peuple d’accéder à un tel mépris, à une telle incompréhension envers ce qui caractérise la délinquance juvénile.



Je peux reprendre ce que je transmettais à mes élèves de lycée technique et ce que je retraduirai différemment aux enfants délinquants de foyers dont je veille les nuits. Le travail de la mémoire est un baume d’une grande douceur qui nous cache la cause de nos blessures les plus profondes. Il reste cependant de cette opération magique des récurrences les plus désastreuses au niveau social et affectif. On appelle cela des névroses, des obsessions, toutes majoritairement résultantes de traumatismes que nous avons eu à subir ou que nous avons fait subir. A ce niveau, nous sommes en total inégalité et tant que les hommes de pouvoir ne décideront pas d’un effort d’entraide et de partage des chances, la violence restera endémique. Il ne s'agit pas ici d'abonder aux thèses de la violence fondamentale de l'homme et sa nécessité de trouver un bouc émissaire pour protéger son désir d'équilibre social (immigrés clandestins, déficiants psychiatriques...) mais de pointer l'incompréhension des gens de pouvoir à l'égard de l'inégalité humaine. L'égalité est une fiction républicaine. Une valeur utopique qu'on a considéré comme quelque chose d'acquis alors qu'elle demandait tous les soins sociaux, toutes les bienveillances et toute la rigueur du politique. Que dit-on aux élèves de l'éducation nationale ?... qu'ils peuvent tous y arriver. Oui et heureusement. Qu'ils soient tous égaux est une fable odieuse, entretenue avec religiosité et bonne conscience. L'homme de pouvoir en fait sa couverture, dispersé par ses voyages, ses vacances et ses biens.

Dépister les signes avant coureur de violence chez l'enfant et vouloir déjà l'en prémunir est la suite méthodologique et terrorisante, la préparation d'une guerre indélébile envers la jeunesse, un infanticide de masse déguisé. Rien d'exagéré à mon propos lorsque, hors de tout contexte, on a la triste opportunité d'observer le processus de destruction humaine qu'entraîne l'enfermement chez ses deux protagonistes, la victime et son bourreau.

Sylvain Pack

mardi 25 novembre 2008

Pour Giorgio Agamben, pour un monde plus ouvert.

Je vais essayer de vous partager certains outils de pensées qui m'ont été légué par une lecture dilettante et passionnée de l'oeuvre en cours de Giorgio Agamben. Il ne s'agira en rien de nouvelles idées mais plus d'appropriations et d'entendement personnel. Je tiens au fait de ne pas me référer directement au texte afin de vous suggérer l'impact et la force de ce travail de pensée. Ce n'est pas une contradiction. Vous verrez j'espère que la persistance de ma mémoire à l'égard de ces livres et sa façon d'en digérer les noeuds conceptuelles est plus une preuve de régénération.



Très sensible à la manière dont Giorgio Agamben glane puis dissèque ces objets avant d'en actualiser le contenu à travers plusieurs époques, je vais laisser aller mon esprit à sa première pierre agambienne. Néoténique, rose, bleu parfois presque transparent, je suis cet être humain, non-fini. Non-fini parce qu'humain. A la différence de l'animal ou du végétal qui, eux, sont parfaitement adaptés à leur environnement. Jakob von Uexküll, Martin Heidegger, Gilles Deleuze, Georges Bataille participent chacun, avec leur connaissance propre*, à réouvrir, à la compréhension de nos contemporains, ce rapport à l'animalité et donc à ce qui fait notre humanité. Pas notre humanisme, expérience intéressante et discutable, pas l'histoire de notre humanité, pas son futur mais son rapport à ce qui fait de nous des humains. Par une comparaison toute scientifique, nous observons que notre corps révèle des symptômes d'un être inaccompli à plus d'un titre. Sa biologie fraîche et glabre évoque à Giorgio Agamben une sorte de lézard, à qui il manque quelques évènements pour devenir une salamandre épanouie dans son milieu. Un animal qui saurait ce qu'il a à faire, qui vivrait, comme Georges Bataille semblait y rêver, "notre" paradis perdu ou peut-être ce à quoi nous tendons, de tout coeur...
Notre réflexion est la victime de cette différence. Notre intelligence, la conséquence de cette frustration, de ce retard. Ma pensée est foetale, mon corps le prouve. Je suis l'enfant humain qui se voit et se réfléchit. L'épanouissement de mon humanité est contenu dans l'éternité de mon enfance.



Créatures de mondes fantastiques, d'enfers mythologiques, soient-elles nymphes ou harpies, vous n'êtes qu'images ! Vous êtes cela encore aujourd'hui, encore et plus que jamais autour de nous, multipliées, excessivement animées. On vous racontait autrefois là où l'on se méfiait de la nuit autant que des contre-jours. L'histoire du mot Image semble même provenir de vous-même, Créatures. Ainsi, anciens émissaires et malignes marionnettes sans âme, sensuelles et débauchées, heureusement, vous nous avez toujours trompé. Vous nous avez détourné des dieux pour ne pas en être égaré, vous nous détournez toujours d'un autre réel... Orphée avait pour interdiction de se retourner lorsqu'il ramenait Eurydice hors des Enfers mais il l'a fait. Il semblerait que sa vie entière en ait été totalement bouleversée: son entendement, sa joie, sa sexualité... Giorgio Agamben m'invite là à une interprétation plus personnelle de ce passage d'Orphée. Les dieux ne le mettaient-ils pas finalement en garde contre la vérité ? Peut-être qu'il ne s'agissait pas tant de se retourner sur Eurydice qui était interdit. La version de Jean Cocteau abondait aussi mais pour d'autres raisons sur le caractère polymorphique d'Eurydice. N'y aurait-il pas plutôt dans la menace des Dieux l'interdiction formelle de les regarder, eux-même, à visage découvert ? Aussi les créatures ne sont-elles pas que de vulgaires distractions mais des intelligences plates qui maintiennent la vue de l'homme trouble, qu'il n'ait à déchirer le voile des illusions et à se retrouver aveuglé par la vérité.

Les animaux voient les images. Les hommes voient leurs apparences. Les apparences se modifient en fonction de l'angle ou de l'ordre dans lequel elles entrent dans l'être. Elles définissent sa mémoire et le conditionnent de ses sentiments avec son souffle. L'amour même, revisité et remis au goût du jour par les troubadours, serait un ordonnancement de ces apparences, une sombre tactique, un dérivé d'une leçon bien plus narcissique concernant la recherche de sa propre possibilité d'être. D'être mis en face de ses souvenirs. Je sens bien que je créé ici des ellipses radicales mais il s'agit de ce à quoi me servent les instruments de la philosophie : d'une efficacité, de sa mise en pratique, de son intégration personnelle. Martin Heidegger s'entretient de nombreuses fois avec Hannah Arendt dans leur correspondance à ce sujet, de manière plus tendre et décalée. Il s'agit semble-t-il d'une sorte d'espoir consistant à une toute autre expression de l'existentialisme, celui de hisser comme la plus grande preuve d'amour le laisser- être. Le laisser-être, peut-être déjà "l'à-côté".




Hannah Arendt a écrit un commentaire sur la remarquable qualité de Walter Benjamin à user de la philosophie, de l'histoire ou de la littérature comme d'une matière poétique. A cela elle ajoutait son invention et sa spécialité consistant à faire glisser les textes les uns vers les autres aux endroits les plus appropriés, de les reprendre ou de les poursuivre avec la plus grande courtoisie. Giorgio Agamben est un des héritiers les plus distingués de cette méthode et de la croissante complexité sémantique qu'elle implique. Ainsi il reprend dans sa théorie de la singularité quelconque un moment de constante curiosité qu'aura Walter Benjamin à l'égard de la pensée chassidim et la relecture qu'en aurait eu Franz Kafka. Ici Walter Benjamin regarde curieusement donc la place du paradis religieux et celui aujourd'hui qu'on pourrait croire évidemment perdu ou le plus souvent inexistant. Là, ni l'un, ni l'autre, le paradis serait à peu près pareil qu'ici et maintenant. Il serait aussi juste à côté.

Ainsi, semble-t-il, je fais de cette pensée plurisémique une lecture personnelle, en travers, analyse oblique de l'image et de son utilisation par les hommes. De la nécessité de l'art d'interroger ses différentes étapes et du pouvoir qu'elle a exercé et qu'elle exerce plus que jamais sur notre inconscient collectif. Enfin de trouver des solutions ou de proposer au plus vite des activations d'épanouissement profanateurs.

*la biologie, la philosophie, la littérature, l'art

Sylvain Pack

samedi 22 novembre 2008

Contre Romeo Castellucci, naufrageur d'images.



Il y a autour du travail de ce metteur en scène et ancien plasticien, un consensus mondain consistant à accepter d'emblée l'infondé du message produit ou l'absence même de pensée personnelle par le seul fait de sa maîtrise scénique, fait discutable en de nombreux spectacles proposés. Il n'y a par contre aucunement à douter de l'efficacité de son équipe de communication et de ses alliés à de hauts postes culturels. Les images des spectacles peuvent effectivement susciter l'appétit des voyeurs contemporains que nous sommes devenus. Un bébé abandonné, sanglotant sur le sol froid d'une grande architecture mussolinienne. Un obèse grimé, des femmes anorexiques hurlantes, un homme ensanglanté soutenu par la police... quelques clichés très léchés par la lumière et le vide environnant, révélateurs bien propres d'une époque en détresse.

On pourrait commencer ici à reprocher à Castellucci son esthétisation de la douleur mais il s'agit franchement et ce, depuis les premières crucifixions, d'une vieille guerre inutile, des piétas italiennes jusqu'aux affamés de Sebastiao Salgado. Chaque artiste est en droit de dessiner sa stylistique, jusqu'à outrance, jusqu'au rococco ou au trash, s'il parvient à se laisser conduire jusqu'à ses penchants les plus intimes. Et c'est là que je commence à douter du travail expérimental de Romeo Castellucci, d'autant plus que les résultats scéniques semblent s'apparenter à de nombreuses images vues ailleurs mais, souvent, si appauvries par leur spectacularité, qu'elles me renvoient immédiatement au contexte de leur pillage. Plus triste encore quand j'apprends que l'escaladeur, Antoine Le Menestrel, grimpant le palais des papes à main nu et promettant ainsi dès le début de l'Inferno présenté au festival d'Avignon 2008, une performance simple et unique (qui se serait passé aisément de tout le reste du spectacle), est un artiste lui-même qui escalade des monuments. Son action utilisé ici, comme la plupart des scènettes qui vont se suivre, souffrent ainsi de rapprochements douteux. Les chiens agressifs // Oleg Kulik, artiste phare entièrement engagé dans son rapport à l'animalité et dont les oeuvres viennent d'être censurées à la Fiac de Paris 2008. L'utilisation si pathétique d'un morceau d'Arvo Pärt déjà, maintes fois, acheté par le cinéma et la télévision. La consternante appropriation des accidents d'Andy Warhol. Le rite sacral et ridicule des morts tombant en croix... bref une panoplie bêtifiante d'un enfer mou et coloré, réitéré par des clins d'oeil référentiels sans recul et peut-être pire encore, sans aucune autorisation ou citation.



A ce stade, c'est évident, Romeo Castellucci est un naufrageur d'artistes vivants et morts. Il n'y a qu'à lire ses plaquettes pour réaliser à quel point l'artiste se noie de références écrites qui n'ont aucun lien avec la matière de ce qu'il propose. Je n 'ai pas connu de spectacle plus brillant et plus artificiel, sans aucun fond si ce n'est celui du seul vouloir nous en mettre plein la vue. Ce spectacle aurait terrorisé Guy Debord. Y aurait-il vu l'accomplissement et le règne du divertissement culturel... et aurait-il pu même être rassuré par l'accueil insensible d'un public de 2000 personnes ? Les journalistes eux ne se sont pas dégonflés. Entièrement complices des programmateurs, ils se sont rués pour crier au génie en s'appuyant sur le mensonge éhonté d'un enthousiasme unanime des spectateurs.

Voilà donc Romeo Castellucci hissé au sommet de la modernité et de la provocation, comme son ami Jan Fabre il y a deux ans et qui le lui a bien rendu, avec une constellation de clichés religieux et moralistes. Voilà donc venu ce temps d'idolâtres obscurantistes pris pour des iconoclastes !

Sylvain Pack

vendredi 21 novembre 2008

A l'attention de Benoît Hamon.



Si, comme il le manifeste, Benoît Hamon souhaite incarner une nouvelle force d'opposition à la droite française, il va lui falloir sûrement plus de pouvoir et d'assurance que d'intelligence compassionnelle ou d'idéologies tolérantes, bonnes intentions propre à l'image socialiste. Benoît Hamon n'aurait cependant aucune raison de ranger sa bonté au placard. Tout au contraire, la seule possibilité qu'il a de faire entendre l'injustice sociale et la détérioration culturelle de son pays serait celle de monter son discours à un niveau plus élevé que celui auquel les médias politiques nous ont habitué.

benoit hamon

Evidemment à notre époque de corruption visuel, il est utile pour tout intéressé à la parole politique d'avoir une certaine connaissance de l'image que l'on donne. Toutefois la pire des solutions qui serait de se fabriquer une image en fonction d'un audimat ou du seul désir de plaire ne peut mener à court terme qu'à une certaine schyzophrénie et à une destruction très certaine des relations qui nous sont chères. En outre il est préférable de cerner les enjeux de son image par les voix plus sereines que nous offrent les sciences humaines depuis moins d'un siècle, telle la sociologie, la linguistique, l'ethnologie ou plus particulièrement la psychologie. Suis-je ici entrain de me demander si Benoît Hamon ne gagnerait pas à plus étudier et à entamer une analyse ?... Non, ce serait exagérer et préjuger de sa personne, et de son parcours qui m'est inconnu. Il y a cependant, dans cette pique, plus l'envie de croire en une lutte, déjà bien mise à mal non seulement par la disparition d'une gauche d'opinions mais aussi par la naïveté affichée d'une personne qui désire représenter une relève contestataire, en citant son âge par exemple. Pourquoi j'écris alors à son propos et ne m'intéresserai-je pas plutôt à Olivier Besancenot ? ...
Dans une perspective stagnante et morne de notre paysage politique français, il y a de forts doutes quant à la réussite électorale du jeune anti-capitaliste à moins qu'il ne fédère suffisamment de colère pour renverser le régime républicain actuel. Je continue alors sur la piste tranquille de la démocratie, fidèle à ses systèmes de bascule et j'invite utopiquement notre jeune Benoît Hamon à plonger plus solidement ses racines dans les connaissances contemporaines qui s'avèrent d'excellents outils d'émancipation intellectuelle, de communication aussi.



Enfin ce n'est pas parce qu'on abêtit le peuple que le peuple est bête. Nous saurons reconnaître quelqu'un qui pense droit et qui n'use pas de démagogie langagière à l'endroit de ses convictions. Les américains ne s'y sont pas trompés. L'engouement à l'égard de Barack Obama n'est pas l'unique résultat d'une campagne publicitaire. La charge émotive et humaniste de son discours semble plutôt porté par un homme qui s'instruit et s'entoure de personnes de conscience, ce qui fait de lui aujourd'hui, ce dont rêvait notre siècle des lumières, un jeune despote éclairé.

Sylvain Pack

jeudi 20 novembre 2008

Pour en finir avec le jugement de dieu.

2 lectures

Novembre 1947, Antonin Artaud en finit avec le jugement de Dieu dans une radiodiffusion qui sera aussitôt interdite d'antenne. C'est aujourd'hui un document sonore irradiant toutes les oreilles qui s'en sont approchées. Influençant ce qui s'appellera la poésie sonore, la beat génération, la performance, le théâtre contemporain en général, son oeuvre se trouve ici incarnée dans une heure et demi de vision extra-lucide qu'il est encore difficile de s'approprier. Je la réécoute souvent. Il m'est arrivé à l'occasion d'en rire, et d'en pleurer, peut-être aux mêmes endroits.



J'essaie de vous dire ce que je comprends. Pour cela, j'écoute l'être cocasse, plein de douleurs conquises, qui hisse la voix hors du masque et projette la parole dans un espace intemporel. Ce que j'entends, surtout vers la fin, c'est que l'esprit vital, l'énergie immanente à la nature était considérée, sans préjugé aucun, par les Taharumaras comme ce qui est Dieu. C'est à dire que la force reproductrice de l'être était Dieu lui-même.
Mais depuis que les civilisations modernes ont envahi la planète, cette notion divine a reçu le choc physique le plus radical qui soit. Partant du fait divers fort probable de manipulations génétiques réalisées aux Etats-Unis, dans le but d'accroître l'armée américaine et d'employer toujours plus de soldats, Antonin Artaud constate l'intervention humaine à l'endroit de sa reproduction. Sa possibilité de corrompre ce qui lui était supérieur. L'homme se penche sur son anatomie, compile les chromosomes, sélectionne les spermatozoïdes, choisit les ovules et opère à vue de nez Dieu, devenu ce microbe. Je ne peux cependant vous certifier mon interprétation, je me souviens un jour avoir mieux compris. Antonin Artaud poursuit avec une théorie déjà existante, que l'on retrouve au hasard de nombreuses sectes, inspirées pour certaines directement d'un christianisme primitif.
La nécessité ou la probabilité de l'émasculation future du mâle humain.
Il y a quelque chose entre les jambes de l'homme qui le démange, qui lui enlève la possibilité d'être lui-même. Il y a aussi d'autres organes, tel que l'estomac, l'un de ceux qui, chez Antonin Artaud, a connu le plus d'ascèse et de manquement. La faim et l'instinct de reproduction enlève de l'homme à l'homme. L'homme obéit à Dieu et devine de temps à autre qu'il pourrait y échapper. Certaines interprétations mystiques annonceraient le christ, celui qui est décrit dans les évangiles synoptiques, comme le prophète de la cessation de la reproduction humaine. L'épanouissement de l'espèce humaine dans sa propre fin et son retour au paradis perdu. Toutes les femmes et tous les hommes arriveraient à la radicalité philosophique du suicide collectif. Sans pour autant programmer leur mort, ils décideraient tous d'un commun sentiment qu'il n'y a plus lieu de continuer cette espèce et qu'elle peut sagement, comme des milliards de socrates, se dire adieu.
On trouve aujourd'hui des réalités parallèles tel que l'accroissement de la stérilité masculine la chute de production spermique et d'autres annonces eugéniques qui semblent concorder aux pressentiments d'Antonin Artaud. La cryonie, la thanatopraxie sont autant de rêves d'immortalité portés au regard du grand public... L'option neurologique, la préservation du cerveau dans l'attente d'une résurrection future, jouirait-elle de la colère ou de la pitié de notre disparu et "jamais oublié"?

Dieu se voit lui-même. Immanent. Inconnu. Il a aussi été créé par l'homme, à son image. Dieu anthropomorphe qui génère une éternelle colère, qui le punit ou le comble. Dieu mort, à l'image de l'homme encore, décédé. Transcendance passée. Légende désuète. Consolation des miséreux. Guerre des dieux, guerre des hommes. Dieu d'amour, brasier de corps, pullulence d'esprits. Dieu alter, hors de l'égo, dieu double, âme des forêts. Dieux païens, dieux des sables. Dieu femme. Dieu panique, dieu diable. Je me souviens que je le remerciais. J'avais décidé de ne garder que ça. J'avais honte de lui demander des choses et j'avais l'impression qu'il me les accordait. Je m'adressais à lui sous formes d'offrandes et de pensées. Il me reste ce souvenir et de l'autre côté Artaud le Mômô, supplicié par sa lutte organique, Arthur Rimbaud titubant dans le désert de Djibouti.





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Antonin Artaud prend au piège le dieu des tyrans.

Antonin Artaud a lu Arthur Rimbaud, et a su craindre comme lui "les blafards dimanches de décembre, où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou". Dedans, comme lui, outre le formidable réceptacle d'histoires équivoques, il a bien dû se demander ce que cacher le plus naïf des contes cosmogoniques que sont Adam et Eve. Alors au lieu de nous en parler directement, de nous rabâcher une einième glose, il a préfèré s'en dégager, sans même lui porter un regard, un commentaire... Preuve sans doute qu'il en connaissait parfaitement les fondements kabbalistiques et les détournements religieux.

Dans cette attaque, cette "dénonciation", il évite les maladresses de Freud ou de Nietzsche qui sont, avant lui, les plus armés en la matière et les plus grands terroristes du système chrétien. Là où Nietzsche et Freud regardent froidement leurs adversaires dans les yeux, en démontant laborieusement ou furieusement les fondamentaux (Freud allant jusqu'à se mesurer en tête à tête avec le Moïse de Michel Ange, trouvant sans doute en lui un alter-ego), Antonin Artaud va droit devant et espère avec nous: il mange "le peyolt à même le sol" dans la terre des Taharumaras, il soigne ses nerfs, son coeur* de prophète athée, de chrétien syphilitique et se jette hors de la géhenne.
Ni Eve, ni Lilith, ni Anaïs, ni même Morgane à condamner. Aucune femme, aucun homme n'a pêché. Notre corps, notre esprit se fragmente, se partage et se reproduit. Oui un corps sans organe peut être établi mais à la condition que plus aucune Eve, aucun Adam nous soit encore raconté. Oui, car par qui était-ce vraiment utilisé ? Qui est vraiment corrompu, l'homme dans sa propre énergie vitale et sexuelle ou l'homme qui convoite celle d'autrui ? A qui vraiment a profité ce conte du péché originel ?

Il en fallait des penseurs nocifs pour préméditer et organiser le contrôle de l'espèce humaine sous sa forme première, énergétique et sexuelle. Car il suffisait alors d'un peu d'études chez nos pairs indiens et de beaucoup d'ambition pour comprendre que brider l'orgone des humains, à savoir mettre le poids de la faute sur l'épanouissement sexuel et particulièrement sur l'orgasme, c'était organiser le monde par classe : sélectionner par le mariage, privilégier les jouisseurs, bannir les anormaux, faire peur, traumatiser l'enfance et maintenir la pauvreté du peuple. Voilà certainement un programme tout à fait réfléchi et pensé par des êtres subtils et cultivés. Si vous doutez de ce raisonnement, je vous suggère de développer en chapitre personnel chacune des propositions de ce programme au regard de la manipulation sexuelle et vous verrez que nous nous retrouverons pas à pas sur le même plaidoyer qu'Antonin Artaud, traquant les influences néfastes à l'union du corps et de l'esprit, oeuvrant à l'ivresse, à la métamorphose et à la justice de l'espèce.

Sylvain Pack.

* Le peyolt est avérée une des médecines sacrées amérindiennes les plus puissantes, notamment pour les problèmes cardiaques et les douleurs articulaires...